QUAND LE VÉLO NOUS TRANSPORTE JUSQU'EN NOUVELLE-ZÉLANDE

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Le cyclisme ne se limite pas à la compétition. C’est un constat qui semble tomber sous le sens ; pourtant, il m’a fallu plusieurs années à 20 heures de selle hebdomadaires pour le réaliser pleinement. Certains de mes amis se sont épanouis dans ce sport en accédant au monde professionnel, d’autres n’arrivent pas aujourd’hui à se défaire de sa précarité, car ils ont sacrifié trop de choses pour savoir repartir dans une autre direction. Et une bonne partie de ceux-là ne s’en sont toujours pas rendu compte.

 

Aujourd’hui, le sport professionnel est une page de ma vie comme une autre, que je me plais à regarder avec nostalgie, mais sans regret. Je sais à quel point il m’a procuré des émotions fortes, mais je n’oublie pas pour autant qu’il m’a longtemps éloigné de la vraie essence de ce sport, et de ce monde qui m’entoure. Ce constat m’a emmené loin, très loin de chez moi : au Japon, où je réside désormais, et au début du printemps, en Nouvelle-Zélande, dans les terres méridionales de l’Île du Sud. J’y ai retrouvé une vieille connaissance, autrefois adversaire, aujourd’hui ami et dont le parcours est lui-aussi secoué des nombreux soubresauts inhérents à la confrontation entre la mécanique de l’excellence sportive et la nature humaine.

 

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Lorsque j’ai rejoint Aurélien en descendant l’île sud dans ma voiture de location, il butait dans un terrible faux-plat montant vent de face, sur son vélo de plus de 30 kilos, accessoires de vaisselle, matelas, bivouac compris. La pluie venait de faire son apparition.

 

« Tu me sauves mec, j’ai roulé 160 bornes hier, je crois que je suis un peu cramé ».

Une fois le matériel chargé, nous avons progressé jusqu’à la première cabane de Fish-and-chips plantée sur le bord de la route. Derrière sa barbe d’une quinzaine de jours, l’anglais d’Aurélien n’avait plus rien à voir avec le temps des cours de langue du CESNI (Centre d’Études des Sportifs de Niveau International) de l’Université de Savoie.

 

« Peut-être que je suis devenu sage, vieux. Tu le crois ça ? Lapalus est devenu sage. »

 

Une grande majorité d’êtres humains penserait sans doute qu’il n’y a rien de moins raisonnable que de vivre avec un couteau suisse au gré de la météo, en parcourant les Gravel Roads de la Terre du Milieu du Seigneur des Anneaux. Pourtant, je ne suis pas loin de lui donner raison. Plus posé, plus adulte que celui que j’ai laissé en France, même pas un an plus tôt.

 

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Comme moi, Aurélien a été formé au Chambéry Cyclisme Formation, le centre de formation de l’équipe professionnelle française World Tour AG2R La Mondiale. Si la lumière est faite sur les quelques cas de réussite qui bataillent aujourd’hui face aux meilleurs coureurs du monde, la plupart du temps, la grande majorité des oubliés du monde professionnel suit en réalité un parcours tout autre. 3e des championnats de France junior remportés par Warren Barguil, alors qu’il avait un an de moins, Aurélien est arrivé l’année où Romain Bardet a signé son contrat professionnel. Moi, celle où Pierre Latour a séduit Vincent Lavenu. Le destin, ou plutôt le vélo, nous a de nouveau réunis trois ans plus tard, à l’autre bout du monde.

 

« Comment tu auras réagi si, trois ans plus tôt, on t’avait dit que tu roulerais 2000km avec une tente sur le dos au point le plus éloigné de la planète ? »

 

« On m’aurait demandé, à l’époque, j’aurais dit : Lapalus, plus jamais tu le reverras le cul sur un vélo. Encore moins avec du poil aux pattes. Je ne suis pas un cyclo ! Quitter le milieu qui m’avait toujours fait rêver a été une décision très difficile à vivre mais j’avais bien conscience qu’elle était inévitable. Je me suis installé à Chamonix et j’ai bossé en alternance pour un magasin de skis. »

 

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Mais tous ceux qui ont semé un peu trop de souvenirs dans ce sport savent très bien à quel point il est difficile de s’en débarrasser complètement. Inévitablement, il est remonté sur le vélo. Juste pour le plaisir. Et, sans autre motivation que le plaisir, il a remporté le Tour du Bourbonnais Charollais, la course de chez lui.

 

« Quand tu remontes sur le vélo, après six mois, huit mois sans y avoir touché une seule fois, tu as des sensations de dingue. Tu sens le vent dans les descentes, l’herbe quand tu roules dans la campagne. Des choses que tu es incapable de ressentir quand le vélo est ton quotidien. J’avais oublié tout ça. Je me suis dit : pendant tant de temps, tu avais le vélo au garage, tu ne l’as pas sorti une fois, eh bien tu es bien con. J’avais la sensation de redécouvrir mon sport ».

 

« Et quel est ce sport que tu as redécouvert ? »

 

« Aujourd’hui, je vois le vélo comme une formidable école de la vie, comme un très beau moyen d’insertion sociale, un moyen de faire beaucoup de choses : rencontrer des gens, vivre des émotions extraordinaires, voyager… »

 

Je n’ai pas tardé à comprendre que ce qu’Aurélien peinait à expliquer avec ses mots, c’était une réalité qui les dépassait en tous points. À notre arrivée au camping, il adressait la parole à tout le monde, et tout le monde lui adressait la parole, car à quel point il s’épanouissait dans sa nouvelle vie était écrit sur son visage. Après une vingtaine de minutes, je l’ai laissé au montage de sa tente avec un motard germano-néozélandais, et je l’ai retrouvé une heure plus tard au même endroit, entrain de lui demander où habitait sa famille. En deux mois à peine, il s’était habitué à cet espèce de mode de vie nomade, tantôt sur deux roues, tantôt sans rien qu’un sac à dos.

 

« Et tu n’as pas besoin de te poser ? »

 

« Quand je suis dans mon truc, je bombarde. Je reste quand même un athlète. On ne se renie pas comme ça. Mais par contre, tu n’aurais pas aimé faire la Rainbow Road avec moi, je te jure. Tu serais devenu fou. Je me suis arrêté au moins cent fois pour refaire des photos. Ce jour-là, tous les 100 mètres, une claque par mère nature. Au début, je voulais rouler vite, courir vite pour tout faire, j’avais peur de rater quelque chose. Puis petit à petit, j’ai réalisé que j’avais justement besoin de prendre mon temps pour ne pas passer à côté des choses. Je me suis arrêté deux fois, au gré de mes rencontres. D’abord, chez un ancien alpiniste, avec qui j’ai tissé des liens très forts, le temps d’une soirée. Puis trois jours chez un couple de retraités, à Christchurch, que j’avais rencontré deux semaines plus tôt, lors de ma première nuit au camping. »

 

Mais moi, je n’avais pas le luxe, ou plutôt, le courage d’avoir pris le temps. Aurélien a mis beaucoup d’énergie et d’envie à me faire découvrir les endroits qu’il avait découverts près de deux mois plus tôt, au nord de l’île. Nous nous sommes ainsi retrouvés pêle-mêle dans une crique des Marlborough Sounds, à remplir l’essence de la voiture de location dans une station pour bateaux ; dans une galerie d’art de la ville de Nelson, où il a tenté de retrouver une artiste peindre qu’il avait rencontrée à l’aller ; ou encore, dans les toilettes de l’embarcadère pour le ferry, à improviser une douche avec l’évier commun. Car si j’avais roulé quatre heures l’avant-veille dans les vallées du nord des Monts Richmond, il fallait bien que je constate de mes propres yeux, ce qu’était devenu mon vieil ami au guidon de son Specialized en acier prêté pour l’occasion.

 

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Sur sa machine à trente kilos, que j’ai surnommé le tracteur, il était intenable, et me prenait de longs relais à quarante kilomètres heure.

 

« J’ai laissé toutes mes affaires à l’embarcadère. Du coup, je suis léger comme l’air, là ! Il sent pas les pédales, le père lapal ! »

 

Il n’y a pas de doute, deux mois à vivre à la force du mollet, ça forge un homme. Plus musclé qu’à son départ de France, il me dit pour autant ne pas peser plus lourd que quand il était coureur, lorsque le docteur Bouvat (médecin de l’équipe AG2R la Mondiale) nous prenait les plis tous les mois. Pourtant, aujourd’hui, plus question de privation. Simplement d’une existence où chair et âme font corps. Après m’avoir usé tout le long de la côte, il a quand même fini par courber l’échine, quand la route s’est salement cabrée et que je suis parti pour mon exercice de seuil. Mais juste quelques minutes. Ce ne sont pas quelques efforts qui en viendront à bout.

 

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Pour moi, billet retour oblige, la parenthèse a été courte : un peu moins de deux heures ; mais pour lui, elle marquait la fin d’une longue aventure. Quelques heures plus tôt, il a pris la décision de remonter avec moi vers l’Île du Nord. « Poursuivre n’aurait pas eu de sens, alors que je viens de boucler la boucle. Il faut aussi que j’avance. » Déjà la tête à de nouveaux projets, il parlait de repartir alors qu’il n’était pas encore arrivé. « Pourquoi pas revenir un jour et descendre jusqu’à la pointe sud, le bout du monde ? Mais pour le moment, je pense à la côte est. Sur le vélo de route et juste un sac à dos, cette fois-ci. Avec les roues carbones, deux cent bornes, c’est du pipi de chat ! ». Et de conclure : « une fois qu’on est parti, et qu’on a goûté à cette vie-là, on n’a plus vraiment envie de rentrer. »

 

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